23 mai 2005
Fin de secteur...
Depuis les combats évoqués dans mes précédents messages, le régiment est resté dans le secteur. Le 16 au soir, et dans la nuit du 16 au 17, les allemands ont prononcé plusieurs attaques sur le Bois de la Mine tenu notamment par des hommes du 148e R.I. Les unités du 74e qui étaient en ligne au Mont-Doyen subirent les conséquences de ces bombardements répétitifs. Quatre soldats, un sous-officier et un officier furent tués. Un officier et 18 soldats furent blessés.
L’officier qui perdit la vie avait été déjà blessé légèrement le 13, mais n’avait pas voulu être évacué : il s’agit du lieutenant More, de la 2e Cie du 74e R.I. Dans la nuit du 16 au 17, il fut frappé à la tête par un éclat d’obus.
Avant guerre, Georges More, employé comme dessinateur à l’Hôtel de Ville, arpentait le vieux Rouen, écrivait, peignait… Tout cela ne demandait qu’à mûrir et à s’épanouir… Son nom sera gravé en 1927, avec ceux de 560 écrivains « Morts pour la France », sur le marbre du Panthéon à Paris. On trouve une notice nécrologique, rédigée par son ami Maurice d’Hartoy, dans le tome premier de l’Anthologie des Ecrivains Morts à la Guerre, Editions Malfère, 1924 (pour ce volume) lui rendant hommage. Georges More n’eut le temps de laisser que très peu d’écrits publiés derrière lui…
Ainsi vont les choses et le monde… et le 74e R.I., en cette fin mai 1915, suit son chemin de braises…
12 mai 2005
L'attaque du 10 mai 1915 (4e partie et fin)
Pertes du régiment au cours de ce combat
Dans son rapport, le capitaine Libéros dénombre un total de 108 hommes tués, blessés ou disparus, nuançant ensuite ce chiffre en précisant que certains hommes, blessés ou valides, avaient pu ultérieurement (les 11 et 12 mai) regagner les lignes françaises.
Le J.M.O., quant à lui, énonce les pertes suivantes pour les 1ère et 2e Cies du 74e R.I. :
Tués :
- sous-officier : 1
- caporaux et soldats : 6
Blessés :
- officier : sous-lieutenant Olivier
- sous-officiers : 9
- caporaux et soldats : 45
Disparus :
- sous-officier : 1
- caporaux et soldats : 9
Soit : 7 tués, 10 disparus et 54 blessés.
Mes recherches sur Mémoire des Hommes m’ont permis, à ce jour, de trouver les fiches de 18 combattants du 74e R.I. tués au cours de ce combat :
Besnard, Henri, Joseph, né en 1888
Bougon, Roland, François, né en 1882, sergent
Chanu, Charles, Eugène, né en 1881
Colé, Marcel, Raymond, né en, 1894
Courtois, Georges, Edouard, né en 1890, caporal
Dubuc, Léopold, Juste, né en 1883
Gautier, Maurice, Paul, né en 1890, sergent
Goulay, Jules, Emile, né en 1882
Guillemâtre, Emile, Albert, né en 1890
Lahure, Emile, Marcel, né en 1882
Lesueur, Louis, Ernest, né en 1893
Neveux, Baptiste, Léon, né en 1890
Niel, Albert, Maurice, né en 1888
Picory, Louis, Georges, né en 1891
Quesnel, Ferdinand, Maurice, né en 1889
Quesnel, Georges, Jean, né en 1893, caporal
Simonin, Albert, Henri, né en 1892
Vic, Raymond, Félicien, né en 1893
Voir le diaporama.
Aujourd’hui, Lesueur (Louis, Ernest) est inhumé à la Nécropole de Berry-au-Bac et Chanu, Dubuc, Guillemâtre, Neveu, Picory, Quesnel (Ferdinand) sont inhumés à la nécropole de Pontavert.
Enfin, reste une énigme concernant le soldat Lesueur, Louis, Toussaint, né en 1883. Sa fiche indique qu’il a été tué le 11 mai 1915 à … Neuville-Saint-Vaast !! Or, le régiment n’y était pas encore à cette date et pour cause !! Alors, erreur de date ou de lieu sur la fiche ??? J’aurais tendance à privilégier une erreur dans la retranscription du lieu de décès et à penser que cet homme a bien été tué au Mont-Doyen, au côté de ses 18 camarades…
Pour finir sur cette affaire, je vous propose un dernier éclairage ; il s’agit d’une lettre que Roland Dorgelès écrivit à Mado. Il était alors au 39e R.I. et participa, avec son unité, à ces combats auxquels furent mêlées les deux compagnies du 74e R.I. :
13 mai 1915
Mon Madelon,
Impossible d'écrire depuis deux jours. Vu combat très violent dans les bois, près de Berry. Nuit et jour à la pièce, sous des rafales d'obus et dans une fusillade folle. Les attaques succédaient aux contre-attaques, ou inversement. Aujourd'hui, on croyait tout fini. Les boches recommencent à tirer. Il y a une heure, un minenwerfer est tombé à l'entrée de notre gourbi, arrachant tout et nous renversant pêle-mêle. Bien cru que c'était le dernier acte... En ce moment, 8 camarades, dont le sergent sont encore couchés, à demi conscients : l'ébranlement cérébral. On vient d'emporter 2 blessés. Poste très dur qui gêne les boches, car notre butte les fauche par files. Alors, ils bombardent. Nous avions deux abris pour les pièces, il n'en reste qu'un. L'autre défoncé par un obus : 3 morts dont 1 sergent.
Pendant leurs trois attaques, les Allemands ont perdu beaucoup de monde, par le 75 et nous - les pourceaux ont attaqué sans fusils, armés de revolvers, de grenades, et de couteaux à cran d'arrêt. Une boucherie dans les boyaux. Ils ont tout d'abord enlevé une partie d'un des bois, que nous avons repris à la baïonnette. Pendant ce temps-là nous fauchions au tir rapide leurs réserves qui arrivaient.
Je t'écris de ma pièce, dans une sorte de trou où l'on ne peut se tenir à genoux, et par mon créneau, entre les boches et nous (250 mètres) j'aperçois les morts étendus - les nôtres et les leurs. Spectacle déchirant qui n'émeut même plus.
Hier, toute la nuit, on entendait les blessés appeler: « Un tel, tel régiment ... Ne me laissez pas... je suis blessé... je vais mourir ... » Et les autres qui râlaient « Maman ». Atroce ! Et impossible d'y aller : les fusées et les projecteurs donnaient, et les balles sifflaient dru. Enfin, on a pu aller les chercher hier au soir, quel soulagement! ! Ils avaient passé 40 heures dehors, entre les cadavres, sous les obus. Les boches nous avaient fait l'honneur d'envoyer contre nous le 84e prussien, le régiment de l'impératrice. Nous y avons fait des trous...
Quelles heures ! Quel spectacle ! Un de nos régiments a contre-attaqué en criant « France ! France ! » avec les clairons. C'était fou. A ce moment c'est moi qui tirais (chargeur et tireur se remplacent car on s'énerve assez rapidement), je te jure que je fauchais avec rage.
Tout près d'ici, dans un boyau, un Prussien cloué sur le parapet, d'un coup de baïonnette, comme un papillon. Tête renversée. Zut, encore un mineur à l'entrée du gourbi ! Sûrement ils préparent encore une contre-attaque. Suis flapi, mange à peine et dors pas.
Dès que nous aurons « décroché » ici, nous partirons enfin pour la fameuse destination inconnue. Mais, pour l'instant, impossible de bouger. Nous sommes depuis midi complètement coupés des 2e lignes : boyaux bouleversés, éventrés. Peu importe
Ils ne passeront pas.
Comment va Becque ? Peu de gens dans son entourage immédiat, semblent souffrir de le voir si cruellement atteint.
C'est vrai, on oublie, comme on les oublie tous. Quelle misère !!
Je t'embrasse bien fort.
Roland.
In « Je t’écris de la tranchée », Roland Dorgelès, 2003, Albin Michel, pp. 272-273. A lire absolument pour mieux connaître l’auteur des Croix de Bois !! A ce propos, je rappelle ce petit post dans lequel il était déjà question de Dorgelès…
L'attaque du 10 mai 1915 (3e partie)
Continuons la lecture des différents documents relatant cette attaque et voyons maintenant son déclenchement.
J.M.O. du 74e R.I. pour la journée du 11 mai
Les 1ère et 2e Cies, sous les ordres du capitaine Libéros, ont été engagées ce matin dans le secteur du Mont-Doyen.
On le voit, les détails sur cet engagement sont inexistants dans le J.M.O. Heureusement, les rapports dont j’ai donné précédemment les premières lignes viennent nous apporter quelques précisions :
1 – Suite du rapport Libéros, commandant la 1ère Cie et dirigeant l’attaque :
Exécution de l’attaque
A 2 h. 45 environ, le 11 mai, l’artillerie française semblait précipiter son tir et, conformément à l’ordre reçu, je n’en attendais pas la fin pour donner le signal de l’attaque. J’assurais personnellement le départ des deux fusées blanches. Je fis sortir mes deux premières sections de la tranchée de gauche où je me trouvais, et le clairon Maslon sonna la charge.
Bien que la sortie de la tranchée, qui n’avait pu être préparée suffisamment, fut difficile, mes hommes, conduits par le sous-lieutenant Olivier et par l’aspirant Gillot, s’élancèrent bravement dans la direction des bois que je leur montrais à travers les réseaux de fil de fer qui rendaient leur marche fort pénible. Ils tombèrent aussitôt sous un feu violent d’infanterie et d’artillerie ; les plus avancés furent reçus à coups de grenades et de mines, et la tranchée fut bientôt encombrées de blessés tous plus stoïques les uns que les autres.
Cependant, le soldat Lebeau venait me demander des renforts pour gardes la corne sud-est du bois qu’il prétendait avoir atteinte. J’envoyai immédiatement de ce côté les hommes des 1ère et 2e sections qui n’étaient pas encore sortis, soit une dizaine de fusils qui ne tardèrent pas à refluer aussi.
Je me rendis compte qu’en présence de l’inefficacité de l’aide apportée par l’artillerie, mon mouvement de ce côté était impossible.
Sur ma gauche, j’avais d’abord entendu une fusillade violente à la lisière du bois. Je crus que la 2e Cie avait réussi son mouvement et, pour m’en assurer, n’ayant aucune nouvelle de la 2e, je ramenai de ce côté, dans le boyau de la Carrière, ma première section de renfort et je la lançai vers le bois. Mais elle fut soumise à une fusillade intense et à un barrage d’artillerie très bien réglé, et cette section éprouva bientôt des pertes sensibles.
J’appris alors, du capitaine Oster lui-même, qu’on me signala dans le boyau à ma gauche, que sa compagnie attendait toujours le signal d’attaque, n’ayant pas vu mes fusées et n’ayant pas entendu sonner la charge, ni compris les fusillades de sa droite.
Il faisait jour ; l’artillerie s’était tue. Je ne jugeais pas à-propos de recommencer la contre-attaque, l’ennemi maintenant en éveil, et je rendis compte au commandant Craplet.
En attendant des ordres nouveaux, je prescrivis au capitaine Oster de maintenir sa compagnie dans le boyau de la Carrière et je rassemblai la mienne dans le boyau du Mont-Doyen à la Miette, où j’en fis l’appel.
Il me restait alors 92 hommes. J’avais donc environ 108 hommes tués, blessés ou disparus. Depuis, des hommes sont rentrés, les uns blessés, les autres valides. Ils ont passé toute la journée du 11 dans des entonnoirs d’obus, tenant en respect les allemands qui tentèrent, le soir même, une attaque pour les faire prisonniers et s’emparer du Mont-Doyen. Cette attaque fut facilement arrêtée.
Parmi les gradés et les hommes qui se sont plus particulièrement distingués au cours de cette attaque, je dois citer :
- le sous-lieutenant Olivier, qui enleva bravement sa section et se précipita le premier vers le bois ennemi où il fut blessé à la joue ;
- l’aspirant Gillot, qui fit ce jour-là ses début de chef de section en entraînant ses hommes avec le plus grand courage, malgré les difficultés de toutes sortes qui s’opposaient à sa marche ;
- l’adjudant-chef Goupil, blessé grièvement en entraînant ses hommes à l’attaque ;
- le caporal Fleutot, qui sortit un des premiers de la tranchée et fut blessé grièvement à l’œil gauche ;
- le sergent Crevier [?], blessé à l’épaule et au bras ;
- le sergent Bougon, tué aux côtés du lieutenant Olivier en criant « Vive la France ! » ;
- le clairon Maslon, blessé grièvement au poignet en sonnant la charge près du capitaine ;
- le soldat Chanu, tué en consolidant une barricade sous le feu ;
- le sergent Caron, blessures multiples, conduite admirable au feu ;
- le sergent Cavelier, très belle attitude, blessé à la tête ;
- le sergent Grenier, remarquable entre tous pour son intrépidité ; a tenu avec une poignée d’hommes jusqu’à ce que, blessé et presque seul, il fut obligé de renter dans la tranchée ;
- le caporal Courtois, tué ;
- le soldat Simonin, tué ;
- le soldat Mény, blessé à la lisière du bois ;
- le caporal Quesnel ;
- les soldats Guyomard, Accard, Lorin, Leprêtre, Démare, Brun, Deshayes, Quesney, Varnier, Desperrois, Niel, tous blessés ; très belle conduite au feu.
2 – Le capitaine Oster, commandant la 2e Cie, on vient de le lire, n’a pas « capté » le signal déclenchant l’attaque… Il s’en explique dans la suite de son rapport :
[…] Voyant le jour poindre et le signal ne se faisant pas, le capitaine faisait demander par trois fois différentes, par les agents de liaison Thézard et Mainnemare, ce qu’il en était. Il leur fut répondu successivement : « Le tir d’artillerie n’est pas encore déclenché, je téléphone immédiatement », « Je suis en train de demander à nouveau le tir d’artillerie » et enfin « Le tir s’exécute, l’attaque se fera au signal convenu ». Cette liaison était d’ailleurs rendue difficile, le boyau Desaix étant encombré par des éléments du 35e R.I.T., du 39e R.I. et des isolés du 36e R.I.
Le capitaine n’a pas pu voir le signal parce que l’une des deux fusées a raté et, d’ailleurs, l’ennemi lançait tellement de fusées – voire même française – qu’il était difficile de distinguer ce signal. Ce n’est qu’en voyant les hommes de la section de gauche de la compagnie Libéros se porter en avant que le capitaine donna l’ordre d’attaquer.
Les hommes sortirent de la tranchée, mais furent aussitôt accueillis par une fusillade très intense et par un violent tir d’artillerie ennemie prenant le boyau Desaix en enfilade et semblant venir du secteur Miette – Cholera et de la cote 108.
Les hommes de la compagnie Libéros rentraient dans le boyau ; ceux de la 2e Cie en firent autant. Sept d’entre eux furent blessés pendant ce mouvement.
Le capitaine Libéros dit avoir fait sonner la charge, mais rien ne fut entendu de moi, ni de mes hommes, étant donnée la violence des feux d’infanterie et d’artillerie.
A suivre : l’état des pertes occasionnées par cette attaque manquée et le témoignage de Roland Dorgelès qui, avec le 39e R.I., participa à cet engagement.
11 mai 2005
L'attaque du 10 mai 1915 (2e partie)
Suite du rapport du chef de bataillon Chambouillat (cote S.H.D. : 25 N 52)
[…] Ce matin, vers 7 heures, le capitaine Lucien, de l’E.-M. de la 5e Division, m’informa qu’une des compagnies envoyées hier soir avait subi des pertes assez sérieuses, sans pouvoir me préciser le numéro de la compagnie.
J’ai su depuis, par le fourrier de la 1ère Cie venu à Roucy, que celle-ci avait eu, dans une attaque faite ce matin vers 4 heures, deux sections fortement éprouvées.
Il m’est impossible de donner d’autres précisions. Le fourrier de la 1ère Cie, qui retourne vers son capitaine, lui porte l’ordre d’établir un compte-rendu sur les évènements passés cette nuit et ce matin, compte-rendu qui sera envoyé au lieutenant-colonel commandant le régiment dès que je l’aurai reçu.
Ce 11 mai 1915, 12 heures.
.
1ère partie du rapport du capitaine Libéros (1ère Cie) qui avait le commandement des deux compagnies envoyées en première ligne le 10 au soir (cote S.H.D. : 25 N 52) :
Le 10 mai 1915, la capitaine Libéros reçut l’ordre, à 21 heures, à Roucy, de prendre le commandement des 1ère et 2e Cies du 74e R.I. et de partir à 22 heures pour se mettre à la disposition du général Tassin au bois Clauzade.
A son arrivée en ce point, le capitaine reçut du général les renseignements suivants : les allemands s’étaient emparés, dans la journée, des tranchées nord-est du bois de la Mine et avaient progressé dans ce bois vers l’ouest. Des contre-attaques, tentées par les 129e et 36e R.I., avaient réussi à arrêter les progrès des allemands dans le bois et à s’emparer de la corne nord (entonnoir de la mine).
Il fallait absolument continuer à enrayer leurs attaques et pour cela s’efforcer de regagner le bois perdu. Une contre-attaque générale sur la partie occupée par les allemands devait avoir lieu. Devaient y prendre part des unités du 36e R.I. à gauche et au centre, partant de l’entonnoir et du bois, cinq sections du 36e R.I. débordant le bois au sud et deux compagnies du 74e R.I. se liant à cette dernière attaque et débordant par le sud et l’est. Le commandant Craplet, du 36e R.I. prenait le commandement général de la contre-attaque.
Le capitaine Libéros, n’étant jamais venu dans le secteur, il lui fut donné, à la brigade, les instructions suivantes : il devait prononcer son attaque :
- partie du boyau de la Carrière, vers la corne sud-est du bois de la Mine ;
- partie de la tranchée de gauche du Mont-Doyen en s’étendant vers l’est et en pivotant autour de la corne sud-est du bois de la Mine de façon à attaquer les tranchées récemment conquises par les allemands de l’est à l’ouest.*
D’après les renseignements qui lui furent donnés au Mont-Doyen par des officiers du 35e R.I.T, notamment par le lieutenant Caufin, de la 5e Cie, le capitaine Libéros adoptait le dispositif suivant :
- La 2e Cie (capitaine Oster), partant des boyaux du Mont-Doyen à la Carrière, devait attaquer l’angle sud-est du bois en liaison avec les sections de droite du 36e R.I.
- La 1ère Cie, débouchant de la tranchée de gauche du Mont-Doyen avec deux sections, devait s’efforcer d’atteindre la lisière est du dit bois (deux sections restaient disponibles)
La consigne générale était : atteindre la lisière du bois de la Mine, s’y cramponner avec les premières troupes arrivées, les renforts devant ensuite s’efforcer de progresser à l’intérieur.
Le signal d’attaque était donné par deux fusées blanches lancées de la tranchée de gauche du Mont-Doyen, après le commencement de la préparation d’artillerie qui m’avait été annoncée par le commandant de l’attaque.
Préparation de l’attaque
J’avais déjà réuni le capitaine Oster et mes chefs de section près du poste de commandement du général de brigade pour leur donner les premières instructions.
En ce point, j’avais fait laisser les sacs ; les hommes ne conservant que les vivres dans la musette, l’outil au ceinturon, la couverture roulée autour du corps et leur arme. Lorsque je fus arrivé à pied d’œuvre et que, connaissant les renseignements donnés par le 35e R.I.T. j’eus arrêté mes dispositions, je convoquai à nouveau le capitaine Oster et mes sous-officiers et je leur fis part de tous mes renseignements et intentions.
Les sections du capitaine Oster furent placées et orientées vers leurs objectifs par le lieutenant Caufin. Mes 1ère et 2e sections serrèrent sur la tranchée de gauche du Mont-Doyen. Les pionniers de la compagnie auxiliaire du génie, séparés en deux groupes, l’un de bombardiers, l’autre de travailleurs, furent répartis sur le front de la 2e Cie.
Il était alors 2 heures du matin.
Le capitaine Oster m’ayant demandé 20 minutes pour prendre ses dispositions, je rendis compte au commandant que je serai prêt à 2 h. 20. Le tir d’artillerie me fut annoncé pour cette heure ; il devait durer de 2 h. 20 à 2 h. 30. Un retard d’un quart d’heure se produisit dans le déclenchement de ce tir d’artillerie ; j’en fus prévenu et prévins également le capitaine Oster, en lui rappelant le signal de l’attaque : deux fusées blanches. Rapport à suivre…
1ère partie du rapport du capitaine Oster, commandant la 2e Cie du 74e R.I. (cote S.H.D. : 25 N 52)
Le 10 mai, la compagnie quittait le cantonnement de Roucy à 22 heures, se dirigeant sur le bois Blausade. Arrivé à ce point, le capitaine Libéros recevait, pour les deux compagnies, l’ordre suivant :
« Attaquer la lisère sud-est du bois de la Mine ; se tenir en liaison avec le bataillon du 36e R.I. attaquant également et avec les compagnies du 39e R.I. au Mont-Doyen ».
Le capitaine Libéros donnait alors l’ordre suivant pour la compagnie : prendre position dans le boyau Desaix conduisant des barrières au Mont-Doyen, attaquer la partie gauche de la lisière sud-est du bois de la Mine sur une largeur de 150 mètres et à hauteur du saillant sud-est. L’attaque devait se faire après une préparation d’artillerie et à un signal donné qui était le lancement simultané de deux fusées blanches. En conséquence, le capitaine donnait les ordres suivants : les 1ère et 2e sections devaient attaquer dans la direction du groupe d’arbres – direction donnée par un réseau de fil de fer, partant du boyau Desaix vers le bois de la Mine. La 3e section, et la 4e ensuite, devaient renforcer ces deux sections.
Les ordres étant donnés, la compagnie n’attendait plus que le signal convenu. Rapport à suivre…
10 mai 2005
L'attaque du 10 mai 1915 (1ère partie)
Depuis quelques jours, en ce début mai 1915, le 74e R.I. qui a été relevé, se trouve au repos dans ses cantonnements :
- Ventelay : E.-M., C.H.R., C.M., 1er bataillon
- Romain : 2e bataillon
- Guyancourt : trois compagnies du 3e bataillon
- Bourgogne : une compagnie du 3e bataillon
Exercices, marches, théories et revues se succèdent… Un repos donc tout relatif, mais au moins, plus de torpilles à redouter !
Puis, vient le 9 mai. Extraits du J.M.O. :
9 MAI 1915
Dans la matinée, le régiment se prépare à aller relever le 39e R.I. dans le secteur Miette – Choléra. Un ordre du général commandant la 5e D.I. décommande la relève et prescrit le maintien du 74e R.I. dans ses cantonnements.
A 17 h. 30, un ordre du général commandant la 5e D.I. prescrit au lieutenant-colonel commandant le 74e R.I. de relever, dans la soirée du 10 mai, le 129e R.I. dans le secteur du Bois des Buttes.
10 MAI 1915
Dans la matinée, le lieutenant-colonel procède à la reconnaissance du secteur du Bois des Buttes que le régiment doit occuper le soir.
L’ennemi ayant prononcé une violente attaque sur divers points du secteur de l’Est, le général commandant la 5e D.I. annule, vers 13 heures, l’ordre de relève et prescrit que les bataillons du 74e R.I. soient mis immédiatement en cantonnement d’alerte.
En exécution d’un ordre du général commandant la 5e D.I., le 1er bataillon a quitté Ventelay et s’est rendu à Roucy où il est arrivé vers 20 heures.
A 21 heures, le chef du bataillon a reçu l’ordre du général de division de porter deux compagnies au bois Clauzade à la disposition du général de brigade.
A 22 h. 45, le général commandant la 5e D.I. a donné l’ordre de porter à Roucy les deux sections de mitrailleuses disponibles du régiment. Ces deux sections sont arrivées le 11 à 0 h. 15 à Roucy. L’une d’elle s’est portée immédiatement au bois Clauzade, à la disposition du général de brigade ; l’autre est restée à Roucy à la disposition du commandant du 1er bataillon.
Voici maintenant les premières lignes d’un rapport du commandant Chambouillat, commandant le 1er bataillon du 74e R.I., rédigé le 11 au soir (S.H.D. cote 25 N 52) :
Le 1er bataillon, parti de Ventelay pour se rendre à Roucy d’après les ordres donnés, est arrivé dans ce village vers 20 heures [le 10 mai].
Vers 21 heures, le chef de bataillon reçut du général Mangin l’ordre de mettre à la disposition du général Tassin deux compagnies (1ère et 2e Cies) sous le commandement du capitaine Libéros.
Les deux compagnies partirent de Roucy à 22 heures pour le bois de Clausade, poste de commandement du général Tassin. Un guide devait être envoyé par le général Tassin à la sortie nord de Pontavert pour guider ces deux compagnies. Le chef de bataillon devait rester à Roucy avec les deux autres compagnies.
Depuis Roucy, où se situe le Q.G. de la 5e D.I., Henri Miguet, sécrétaire à l’E.-M. du général Mangin, note :
10 MAI 1915
Chaleur orageuse. Le vent apporte jusqu'ici la puanteur atroce des cadavres qui pourrissent dans les fils de fer depuis le mois d'octobre. Ca nous reporte aux journées de la Marne, quand nous devions chercher un abri, parfois assez longtemps, pour pouvoir manger un morceau sans être incommodés par la pestilence, l'odeur de charogne qui nous poursuivait partout.
CIVILISATION !
Il me reste encore un peu d'eau de Cologne. Mais que penser des malheureux qui sont en première ligne, à vingt mètres des corps décomposés, en plein charnier ? Il paraît que c'est blanc de muguet dans la vallée. L'engrais n'est pas cher cette année.
Des oiseaux s'éveillent dans les buissons, autour de moi, et ramagent comme si de rien n'était. Et là-bas, dans cet enfer, des hommes se battent corps à corps depuis quinze heures !
Cette nuit, les Boches se sont servis d'eustaches, dans les boyaux. Inutile d'ajouter qu'on n'a pas fait de prisonniers. La guerre des Carthaginois contre leurs mercenaires ayant déjà été appelée guerre inexpiable, je me demande quel nom on pourra donner à celle-ci.
Henri Dutheil, « De Sauret la Honte à Mangin le Boucher », Nouvelle Librairie Nationale, 1923, p. 214-215.
Parmi ces hommes qui se battent, il y a ceux des 1ère et 2e Cies du 74e R.I.
A suivre…
28 avril 2005
Le sale obus..
Reprenons la direction du secteur Miette – Cholera. Le 28 avril 1915 fut une journée comme les précédentes : relativement calme avec, par intermittence, des bombardement par minenwerfers, artillerie lourde, grenades… Jusqu’à présent, les gars du 74e s’en étaient plutôt bien tirés, sans grandes pertes. Mais ce 28 avril, un obus fit mouche en tombant à proximité d’un abri de la 4e Cie, dans le sous-secteur de la Miette…
Le soldat Marcel Sénécal a été tué sur le coup (inhumé dans la nécropole de Pontavert, tombe 3461)
Elysée Héranval est mort quelques instants plus tard, à Jonchery-sur-Vesle
Paul Cavelier décèdera des suites de ses blessures le 15 mai à l’ambulance 14 de Jonchery-sur-Vesle. Curieux : sur sa fiche, il est précisé qu’il est mort des suites d’une maladie. Ce qui, cependant, est à peu près certain, c’est que cette maladie lui a été transmise par des morceaux de ferraille mal digérés… (inhumé dans la nécropole de Cormicy, tombe 4020)
Louis Leduey, certainement intransportable, a agonisé jusqu’au 15 juin 1915, toujours à Jonchery-sur-Vesle… Il est mort loin des siens laissés à Bolbec, et loin de ses camarades de misère du 74e, déjà partis sous d’autres cieux se faire prendre dans le hachoir de Neuville-Saint-Vaast en Artois.
Georges Le Marchand et Pascal Quesnel ont également été blessés, mais n’y sont pas restés.
Un peu plus tôt, le même jour, le soldat Paul Hervieux (2e Cie) avait été blessé d’un éclat de shrapnell dans la tranchée de la Baraque. Cette fois-ci il s’en sortit… pour aller se faire tuer à Lihons, en février 1916.
Enfin, la veille dans la nuit du 26 au 27, le caporal Auvray (7e Cie) avait été tué par une grenade à fusil (inhumé dans la nécropole de Pontavert, tombe 3793).
22 avril 2005
Les croix de bois de Pontavert...
Un des ouvrages les plus célèbres et les plus lus sur les combattants de la Grande Guerre est sans conteste « Les Croix de Bois » de Rolland Dorgelès. Dans « Bleu Horizon » (autre livre de Dorgelès) l’auteur relate la genèse de son roman. Le hasard veut que ce soit le secteur de Pontavert, que je présente actuellement sur le blog, qui fut à l’origine du titre du roman. Dorgelès s’en explique :
« Puis, un jour que notre régiment remontait aux tranchées - c'était dans l'Aisne, je m'en souviens - une sorte d'apparition m'a bouleversé. Nous nous dirigions vers Pontavert par les champs en friche et les hameaux déserts et, ployé sous le sac, perdu dans la poussière, je regardais ces tombes de soldats dont la route était jalonnée. Toutes pareilles : une bouteille au pied, pour retrouver le nom, et une cocarde au coeur, ainsi que les conscrits.
Plus nous nous approchions des lignes, plus il y en avait. On eût dit que tous les morts de la plaine étaient accourus pour nous souhaiter bonne chance. Ils se pressaient le long du talus, agitant leurs képis, brandissant des feuillages, et j'eus soudain le sentiment que, penchés sur nos rangs, ils y cherchaient déjà ceux qui allaient les rejoindre.
Je n'ai pas frissonné. Je n'ai pas pensé à moi : peut-être croyais-je à ma chance... Mais en regardant d'un côté toutes ces croix dont les mains se joignaient, et de l'autre tous ces jeunes hommes qui portaient au poignet ou au cou leur plaque individuelle pour permettre de reconnaître leur cadavre, j'ai brusquement compris que morts et vivants ne formaient qu'une seule armée sous un unique emblème : des croix de bois.
Mon livre avait trouvé son nom. »
Rolland Dorgelès, in « Bleu Horizon. Pages de la Grande Guerre », Albin Michel, 1949, p. 19.
Note : Après avoir suivi une sommaire instruction au 74e R.I. à Rouen, Rolland Dorgelès fut versé, le 12 septembre 1914, au 39e R.I., régiment qui formait alors la 9e brigade de la 5e D.I. avec le 74e R.I.
20 avril 2005
Les minenwerfers du Choléra...
Depuis le 14 avril 1915, les hommes du 74e R.I. prennent progressivement possession de leur nouveau secteur, dénommé Miette – Choléra. La vie qu’ils mènent ici ne diffère pas tellement de celle qu’ils ont vécue, les mois précédents, dans le secteur Thil – Chauffour. Garde des tranchées et patrouilles…
Une nouveauté cependant à noter que nous relate Charles Toussaint dans ses souvenirs (1) :
« Nous allions aussi faire la détestable connaissance de bombes allemandes que certains nommaient des seaux à charbon alors que d’autres, plus poétiques, les appelaient les femmes saoules en raison de leur comportement aérien. Par chance, on pouvait en suivre le trajet assez court entre le départ et l’arrivée ».
Le capitaine Lanquetot (2), lui aussi, se souvient des minenwerfers du Choléra :
« Malgré les canons-revolvers qui, de la cote 108, prenaient à revers les tranchées de la Miette et du Choléra, malgré les torpilles dont les trajectoires de femme ivres abattaient les dernières frondaisons de bois de la Mine, malgré tout, le séjour dans le secteur de Berry-au-Bac était paradisiaque »
On peut bien sûr s’étonner de cette conclusion, mais il faut la replacer dans son contexte : après Berry-au-Bac, le 74e R.I. allait connaître le hachoir de Neuville-Saint-Vaast… Aussi, les misères de Berry-au-Bac font bien pâle figure à côté de celles qu’allaient endurer Lanquetot et les hommes du 74e dès la fin mai 1915…
(1) Charles Toussaint, « Petites histoires d’un glorieux régiment », Imp. Binesse, 1973, p. 64.
(2) François Chevennes (pseudonyme de Jacques Lanquetot), « Un capitaine de vingt ans », G. de Gigord Editeur, 1935, p. 108.
11 avril 2005
Arrivée dans un nouveau secteur...
A partir du 11 avril 1915, le 74e R.I., quittant la Division Provisoire Tassin, rejoint la 5e D.I. et effectue un glissement de quelques kilomètres vers le nord, le long de la R.N. 44, en vue d'occuper le nouveau secteur qui lui est attribué.
Extrait du J.M.O.
12 AVRIL 1915
Dans la soirée du 11, vers 16 h. 50, une dizaine d’obus de 150 sont tombés sur le bois de Chauffour, près de la Route 44. Un homme du 74e R.I. a été grièvement blessé à la cuisse par un éclat. Nuit calme sur tout le front du secteur du Centre.
La matinée s’est passée sans incident.
Par ordre de M. le général commandant le 3e C.A., le 74e R.I. est relevé dans le secteur de Thil par le 45e R.I. et rejoint la 5e D.I. En vertu d’ordres de M. le général commandant la 5e D.I., le 74e R.I. va occuper le secteur Miette – Choléra. Le mouvement doit avoir lieu en trois jours, à raison d’un bataillon par jour.
En exécution de ces ordres, le 3e bataillon, qui occupait le secteur des Carrières, a été relevé le 11 avril au soir par un bataillon du 45e R.I. et est allé cantonner à Prouilly.
13 AVRIL 1915
Le 3e bataillon a cantonné hier à Bouffignereux et se rend ce soir dans le sous-secteur de la Miette.
Le 2e bataillon a quitté Chauffour hier et cantonnera ce soir à Bouffignereux.
Le 1er bataillon quitte de secteur du Cantonnier ce soir, avec la C.H.R., et se rend à Prouilly pour y cantonner.






