05 février 2005
Carte du secteur du Centre
Je continue la présentation du secteur du Centre Thil – Chauffour. Cette carte* montre l'ensemble de la région et le positionnement du secteur sur la ligne de front le 20 octobre 1914. La ligne rouge désigne l'extrême avancée française ainsi que le front dévolu à chaque division, tandis que la bleue schématise l'extrême avancée allemande. J'ai surligné, en jaune, le front tenu par le 74e R.I. et j'ai indiqué approximativement les trois sous-secteurs partageant le secteur dit du Centre qui seront pendant de long mois gardé par les hommes du régiment (aidés en cela par l'appoint de quelques troupes territoriales). Prochainement, je posterai une carte recentrée sur le secteur du 74e R.I. en même temps que je détaillerai son organisation. * Extrait de la carte 55, extraite elle-même du volume des cartes du 4e volume du tome 1 des Armées Françaises dans la Grande Guerre
J.M.O du régiment
Voici le J.M.O. du régiment pour les derniers jours :
3 FEVRIER 1915
Dans la soirée du 2, vers 17 heures, le bois de Chauffour fut l'objet d'un bombardement assez intense par des projectiles de différents calibres. Un homme fut tué (soldat Delaisse) et deux autres blessés, dont l'un assez grièvement (soldat Feray).
Nuit calme sur tout le front du secteur du Centre.
Pendant la nuit, une forte patrouille, commandée par un sous-lieutenant, a été dirigée en avant du secteur.
Dans la matinée, quelques shrapnells éclatèrent sur le bois de Chauffour. Pas de pertes.
4 FEVRIER 1915
Nuit calme sur tout le front du secteur du Centre.
Pendant la nuit, une forte patrouille, commandée par un lieutenant, a été dirigée en avant du secteur.
Dans la matinée, un monoplan allemand a survolé nos lignes jusqu'à ce qu'un des nôtres le força à faire demi-tour. L'artillerie ennemie a battu fréquemment les positions en arrière de Thil (Saint-Thierry village et Saint-Thierry fort), par des projectiles de gros calibre.
Matinée sans incident sur le front du secteur.
Le 5 sera une journée calme et il en sera de même pour les jours suivants. Le régiment a eu deux tués pendant cette période :
- Le soldat Paul Delaisse, lors du bombardement du 2. Il était de la classe 1902, recrutement de Versailles. Ses restes ont été déposés dans l'ossuaire de la nécropole de Sillery.
- Le soldat Alexandre Féray. Il est décédé, le lendemain, à l'ambulance de Chenay, des suites de blessures occasionnées par ce même bombardement. Originaire de Lillebonne, il avait 26 ans. Il repose aujourd'hui sous la tombe 2694 de la nécropole de Cormicy. Le site de recherche de sépultures indique, par erreur, qu'il appartenait au 75e R.I… J'irai prochainement vérifier cela sur place...
01 février 2005
Le secteur du Centre
Continuons à faire connaissance avec ce secteur que le 74e R.I. occupera de septembre 1914 à avril 1915.
Le secteur sera appelé secteur du Centre et il sera divisé en trois sous-secteurs :
- le bastion de Chauffour
- le bastion des Carrières
- le bastion du Cantonnier
Très agitée et théâtre de violents combats au moment de la stabilisation des forces (10 – 30 septembre 1914), cette partie du front connaîtra ensuite, pendant de nombreux mois, une tranquillité relative. Cela signifie cependant des bombardements quotidiens plus ou moins meurtriers, des fusillades intermittentes, des rencontres de patrouilles qui peuvent mal finir, des coups de mains souvent infructueux, parfois meurtriers, toujours dangereux, etc.
Au final, le 74e R.I. aura tout de même perdu, au cours de ces mois et en ces lieux, plus de 300 tués et des centaines de blessés…

Voici un panorama pris au sortir de Thil. Nous sommes face à l'est (et aux lignes allemandes !). Il permet de voir la partie sud du bastion de Chauffour et la partie nord du bastion des Carrières. Nous nous trouvons sur le chemin de relève, dessiné un peu plus bas, abordant le plateau sur lequel se trouvaient les premières lignes françaises. Je posterai ultérieurement un plan du secteur et préciserai son organisation.
Le massif du Brimont inquiétera les français pendant encore de longues années…
29 janvier 2005
Thil - Chemin de relève
Voici un des chemins de relève entre Thil et les tranchées situées en avant du village, menant également au bastion du bois de Chauffour. Tous les soldats du 74e l'ont emprunté entre septembre 1914 et avril 1915…

28 janvier 2005
Sang & Alcool en 14-18 : jusqu'à la dernière goutte...
Extrait du J.M.O. pour la journée du 29 janvier 1915
Dans la soirée du 29, l'ennemi lança une grenade dans les tranchées du bastion devant la cabane du cantonnier. Un homme fut tué (Doré, Louis), un autre légèrement blessé (Govelet, Gaston).
Pendant toute la nuit, tir intermittent de l'artillerie ennemie sur les tranchées de première ligne : sergent Drouet, 6e Cie, légèrement blessé.
Une forte patrouille, commandée par un sous-lieutenant, a été dirigée en avant du secteur.
Louis Doré avait 24 ans. Il repose à la Nécropole nationale de Sillery, tombe 5427. Ce même jour, et dans un tout autre registre, une note émanait du Q.G. de la Division :
Note
Q.G., 29 janvier 1915
Monsieur le Général commandant la Division Provisoire
Objet : hommes rencontrés en état d'ivresse
Une dizaine d'hommes appartenant au 74e Régiment d'Infanterie (9e Cie) ont été rencontrés aujourd'hui vers 16 h. 45, échelonnés sur la route de Gueux à Thillois, en état d'ébriété et sans armes.
De l'enquête faite auprès des gradés accompagnant ces hommes, il résulte que ceux-ci se seraient enivrés à Gueux pendant la halte-repas que la compagnie aurait faite dans ce village au cours d'une marche militaire, et ne se seraient pas présentés au moment du rassemblement. Les fusils et les sacs avaient été emportés par la compagnie ; un sergent et un sergent-fourrier avaient été laissés à Gueux pour rechercher les manquants et les ramenés.
L'état de ces hommes étant une cause de scandale et plusieurs d'entre eux étant même dans l'impossibilité de faire l'étape pour rejoindre leur cantonnement, ils ont été groupés, conduits au village de Thillois et remis au poste de police du 102e R.I.T., dont le commandant a été prévenu.
Un de ces sous-officiers a du ramener ce soir ceux des hommes pouvant marcher, les autres ont du rester à Thillois sous la surveillance de l'autre gradé, avec l'ordre de rejoindre leur corps demain matin.
J'ai l'honneur de vous prier de faire une enquête sur ces faits et de prononcer toutes sanctions que vous jugerez utiles.
25 janvier 2005
Une journée ordinaire
Extrait du J.M.O. du 74e R.I.
25 JANVIER 1915
Dans la soirée du 24, violentes canonnade et fusillade dans la direction du Luxembourg.
Nuit calme sur tout le front du secteur du Centre. Toutefois, vers 5 heures, quelques obus de gros calibre sont venus bouleverser partiellement une tranchée de Chauffour.
Pendant la nuit, une forte patrouille commandée par un adjudant a été dirigée en avant du secteur.
Ce matin, vers 5 heures, une patrouille ennemie a été signalée par un de nos postes d'écoute dans le talweg entre les Carrières et Chauffour. Quelques coups de fusil tirés de nos tranchées l'ont obligée à se replier.
Dans la matinée, bombardement intermittent, par des projectiles de différents calibres, du bois de Chauffour, des Carrières, ainsi que sur des tranchées en avant de Thil. Deux hommes ont été tués, un autre légèrement blessé.
J'ai retrouvé les noms de ces deux tués, dont les identités n'étaient pas précisées dans le J.M.O. :
- Léon Bellot, 20 ans, originaire de l'Yonne ;
- Emile Seitz, 33 ans, originaire du Bas-Rhin, inhumé dans la nécropole de Sillery.
22 janvier 2005
Petit drame dans le grand drame...
Lieutenant-colonel commandant le 74e R.I. à Général commandant Division provisoire
Aujourd'hui 23 janvier 1915, vers 13 heures, un soldat vêtu de l'uniforme français et sans arme s'éloignait de la tranchée située en avant de la lisière sud-est du bois de Chauffour et se dirigeait vers l'ennemi. Le sergent de service dans cette tranchée fit tirer sur le fuyard qui se coucha dans un champ de betteraves, à 250 mètres environ de la tranchée.
Vers 16 heures, une patrouille commandée par un adjudant sortit de nos lignes, se porta jusqu'au déserteur et l'obligea à rentrer.
L'interrogatoire de ce militaire a donné les renseignements suivants :
Il appartient au 102e R.I.T. (12e Cie, capitaine Durand). Il se nomme C******** et a prétendu être venu ce matin de la Verrerie près de la Neuvillette jusqu'au bois de Chauffour en suivant la Route 44. Il s'est présenté aux guetteurs de la tranchée ci-dessus indiquée en leur disant qu'il venait voir un de ses camarades du 74e R.I. nommé Dorel. Les soldats crurent que c'était un soldat du 78e R.I.T. employé à une corvée de transport de matériaux de défenses accessoires. Il quitta la tranchée par le nouveau boyau en construction se dirigeant vers l'est, et pu facilement ainsi sortir de nos lignes.
Il a été blessé à la main droite et au pied droit et évacué sur l'ambulance de Chenay.
Interrogé sur les mobiles de sa tentative de désertion, il a déclaré qu'il était puni très sévèrement, et même menacé d'être traduit en Conseil pour ivresse.
Ci-joints les documents saisis sur le soldat C******** (deux cartes, une lettre et deux enveloppes).
Le colonel signale la conduite de l'adjudant Vingt-Trois, des sergents Huan et Foucher et du caporal Tonnelier, de la 6e Cie. Ils se sont présentés spontanément pour aller chercher le déserteur, même en plein jour. Je les propose pour être cités à l'ordre de la Division.
Lieutenant-colonel Brenot.
19 janvier 2005
Il n'est pas "Mort pour la France"...
Pour la journée du 18 janvier 1915, le J.M.O. du régiment note « aucune perte » pour le 74e R.I. Et pourtant, ce jour-là, le soldat Ernest D***** se suicidait dans les tranchées détrempées et glacées du secteur Thil - bois de Chauffour...
13 janvier 2005
Deux noms
Le 13 janvier 1915, le caporal Edouard Epin, engagé volontaire alsacien de 22 ans, décédait de ses blessures à Chenay, où des unités du service de santé du 3e Corps étaient installées, dont l'ambulance 4.
Le 12, c'est à Rouen que Georges Pinel, 44 ans, décédait des suites d'une maladie. Il était probablement affecté au dépôt du régiment.
10 janvier 2005
Entre les lignes...
Comme je l'annonçais il y a quelques jours, je mets aujourd'hui en ligne un rapport de patrouille. Rien de particulier dans ce rapport, si ce n'est qu'il est intéressant de le suivre au fur et à mesure de sa transmission aux échelons supérieurs de la hiérarchie…
Rapport de la reconnaissance du sergent Rottée
Nom du gradé : Rotée, sergent, 74e R.I., 12e Cie.
Composition de la patrouille : 1 sergent, 2 caporaux, 28 hommes dont 2 munis de grenades.
Date et heure : 19 décembre, de 2 heures à 5 heures.
But de la patrouille
Explorer le plateau au sud de la cote 101, attaquer un petit poste et essayer de faire des prisonniers.
Itinéraire suivi
Parti du petit poste de la 1ère section de la 12e Cie, suivi le chemin de terre de Saint-Thierry à Courcy, jusqu'à 250 mètres environ du carrefour avec le chemin de Thil à Courcy. Ensuite, marche de l'ouest à l'est en explorant le plateau jusqu'au chemin à deux traits de Courcy à Saint-Thierry (dans la direction de l'arbre isolé situé entre Courcy et le moulin), point extrême de la marche (à environ 40 mètres de l'arbre isolé). Retour parallèlement au chemin de terre de Courcy à Saint-Thierry et rentrée dans les lignes par un poste du 1er bataillon, puis par le poste du départ.

Source : SHAT
Evènements survenus
A l'endroit où nous avons quitté le chemin de terre, à 5 ou 10 mètres à gauche, un trou pour deux tireurs couchés. Au carrefour, et orientée vers le sud, est une ligne de petites tranchées pouvant contenir 2 où 4 soldats (tranchées semblant anciennes et abandonnées). Jusqu'à la route, nous n'avons rien trouvé, sauf une sentinelle près de l'arbre isolé. A ce moment, nous avons gagné la route où nous nous sommes abrités derrière un tas de cailloux de 2,50 à 3 mètres. Pas pris d'assaut, car de loin nous croyons avoir en face de nous une petite tranchée. Pendant ce séjour au tas de cailloux, la patrouille de tête a trouvé du vieux fil téléphonique et un câble métallique de la grosseur d'un crayon et solidement fixé. La patrouille de droite avait trouvé, avant de gagner la route, un cadavre en complète décomposition et débarrassé de tout son équipement. Au moment de traverser la route, nous avons essuyé, venant de la gauche de l'arbre isolé, un coup de feu. A notre retour, nous avons trouvés des trous d'obus dont quelques-uns ont été aménagés en tranchées, tous [un mot illisible] d'un chemin semblant se diriger vers Courcy, et avec des traces fraîches de passage. Dans ces trous, des journaux allemands ont été trouvés. En rentrant dans les lignes, nous avons trouvé des trous d'obus et des petites tranchées (en petit nombre) et complètement hors d'usage.
Le chef de la reconnaissance,
Sergent Rottée
Le rapport est transmis au commandant de la compagnie, le capitaine Jullien. Avant de l'expédier, à son tour, au chef du bataillon, le capitaine Jullien l'annote ainsi :
Avis du capitaine commandant la compagnie
Il est fâcheux que le sergent Rottée n'ait pas cru devoir pousser jusqu'à l'arbre isolé, près duquel on avait pu apercevoir, dans la journée, deux ou trois hommes – des guetteurs peut-être… Il aurait pu, vraisemblablement, faire là des remarques plus intéressantes que celles qu'il a rapportées.
Capitaine Jullien
Retour à l'envoyeur, chacun en prend pour son grade : le chef du 3e bataillon annote à son tour le rapport du sergent Rottée et la note du capitaine Jullien avant de transmettre le tout à l'E.-M. du régiment :
Avis du chef de bataillon
Il est fâcheux également que la mission imposée au chef de la reconnaissance n'ait été donnée qu'incomplètement. Il avait été prescrit :
- – d'explorer les pentes de la cote 101, de déterminer l'emplacement de postes ennemis ; de les attaquer et de faire des prisonniers.
- – de pousser, en tous cas, jusqu'au réseau de fil de fer ennemi, d'opérer les destructions nécessaires et de rapporter des éléments (piquets, fil, etc.) susceptibles de déterminer la valeur de cette défense accessoire.
En résumé, mission mal donnée et exécution imparfaite. Les observations nécessaires seront faitse au commandant de l'unité et au chef de reconnaissance.
Commandant Lachèvre
Je ne sais pas si Brenot, commandant le régiment, fit des observations…

