12 mai 2005
L'attaque du 10 mai 1915 (3e partie)
Continuons la lecture des différents documents relatant cette attaque et voyons maintenant son déclenchement.
J.M.O. du 74e R.I. pour la journée du 11 mai
Les 1ère et 2e Cies, sous les ordres du capitaine Libéros, ont été engagées ce matin dans le secteur du Mont-Doyen.
On le voit, les détails sur cet engagement sont inexistants dans le J.M.O. Heureusement, les rapports dont j’ai donné précédemment les premières lignes viennent nous apporter quelques précisions :
1 – Suite du rapport Libéros, commandant la 1ère Cie et dirigeant l’attaque :
Exécution de l’attaque
A 2 h. 45 environ, le 11 mai, l’artillerie française semblait précipiter son tir et, conformément à l’ordre reçu, je n’en attendais pas la fin pour donner le signal de l’attaque. J’assurais personnellement le départ des deux fusées blanches. Je fis sortir mes deux premières sections de la tranchée de gauche où je me trouvais, et le clairon Maslon sonna la charge.
Bien que la sortie de la tranchée, qui n’avait pu être préparée suffisamment, fut difficile, mes hommes, conduits par le sous-lieutenant Olivier et par l’aspirant Gillot, s’élancèrent bravement dans la direction des bois que je leur montrais à travers les réseaux de fil de fer qui rendaient leur marche fort pénible. Ils tombèrent aussitôt sous un feu violent d’infanterie et d’artillerie ; les plus avancés furent reçus à coups de grenades et de mines, et la tranchée fut bientôt encombrées de blessés tous plus stoïques les uns que les autres.
Cependant, le soldat Lebeau venait me demander des renforts pour gardes la corne sud-est du bois qu’il prétendait avoir atteinte. J’envoyai immédiatement de ce côté les hommes des 1ère et 2e sections qui n’étaient pas encore sortis, soit une dizaine de fusils qui ne tardèrent pas à refluer aussi.
Je me rendis compte qu’en présence de l’inefficacité de l’aide apportée par l’artillerie, mon mouvement de ce côté était impossible.
Sur ma gauche, j’avais d’abord entendu une fusillade violente à la lisière du bois. Je crus que la 2e Cie avait réussi son mouvement et, pour m’en assurer, n’ayant aucune nouvelle de la 2e, je ramenai de ce côté, dans le boyau de la Carrière, ma première section de renfort et je la lançai vers le bois. Mais elle fut soumise à une fusillade intense et à un barrage d’artillerie très bien réglé, et cette section éprouva bientôt des pertes sensibles.
J’appris alors, du capitaine Oster lui-même, qu’on me signala dans le boyau à ma gauche, que sa compagnie attendait toujours le signal d’attaque, n’ayant pas vu mes fusées et n’ayant pas entendu sonner la charge, ni compris les fusillades de sa droite.
Il faisait jour ; l’artillerie s’était tue. Je ne jugeais pas à-propos de recommencer la contre-attaque, l’ennemi maintenant en éveil, et je rendis compte au commandant Craplet.
En attendant des ordres nouveaux, je prescrivis au capitaine Oster de maintenir sa compagnie dans le boyau de la Carrière et je rassemblai la mienne dans le boyau du Mont-Doyen à la Miette, où j’en fis l’appel.
Il me restait alors 92 hommes. J’avais donc environ 108 hommes tués, blessés ou disparus. Depuis, des hommes sont rentrés, les uns blessés, les autres valides. Ils ont passé toute la journée du 11 dans des entonnoirs d’obus, tenant en respect les allemands qui tentèrent, le soir même, une attaque pour les faire prisonniers et s’emparer du Mont-Doyen. Cette attaque fut facilement arrêtée.
Parmi les gradés et les hommes qui se sont plus particulièrement distingués au cours de cette attaque, je dois citer :
- le sous-lieutenant Olivier, qui enleva bravement sa section et se précipita le premier vers le bois ennemi où il fut blessé à la joue ;
- l’aspirant Gillot, qui fit ce jour-là ses début de chef de section en entraînant ses hommes avec le plus grand courage, malgré les difficultés de toutes sortes qui s’opposaient à sa marche ;
- l’adjudant-chef Goupil, blessé grièvement en entraînant ses hommes à l’attaque ;
- le caporal Fleutot, qui sortit un des premiers de la tranchée et fut blessé grièvement à l’œil gauche ;
- le sergent Crevier [?], blessé à l’épaule et au bras ;
- le sergent Bougon, tué aux côtés du lieutenant Olivier en criant « Vive la France ! » ;
- le clairon Maslon, blessé grièvement au poignet en sonnant la charge près du capitaine ;
- le soldat Chanu, tué en consolidant une barricade sous le feu ;
- le sergent Caron, blessures multiples, conduite admirable au feu ;
- le sergent Cavelier, très belle attitude, blessé à la tête ;
- le sergent Grenier, remarquable entre tous pour son intrépidité ; a tenu avec une poignée d’hommes jusqu’à ce que, blessé et presque seul, il fut obligé de renter dans la tranchée ;
- le caporal Courtois, tué ;
- le soldat Simonin, tué ;
- le soldat Mény, blessé à la lisière du bois ;
- le caporal Quesnel ;
- les soldats Guyomard, Accard, Lorin, Leprêtre, Démare, Brun, Deshayes, Quesney, Varnier, Desperrois, Niel, tous blessés ; très belle conduite au feu.
2 – Le capitaine Oster, commandant la 2e Cie, on vient de le lire, n’a pas « capté » le signal déclenchant l’attaque… Il s’en explique dans la suite de son rapport :
[…] Voyant le jour poindre et le signal ne se faisant pas, le capitaine faisait demander par trois fois différentes, par les agents de liaison Thézard et Mainnemare, ce qu’il en était. Il leur fut répondu successivement : « Le tir d’artillerie n’est pas encore déclenché, je téléphone immédiatement », « Je suis en train de demander à nouveau le tir d’artillerie » et enfin « Le tir s’exécute, l’attaque se fera au signal convenu ». Cette liaison était d’ailleurs rendue difficile, le boyau Desaix étant encombré par des éléments du 35e R.I.T., du 39e R.I. et des isolés du 36e R.I.
Le capitaine n’a pas pu voir le signal parce que l’une des deux fusées a raté et, d’ailleurs, l’ennemi lançait tellement de fusées – voire même française – qu’il était difficile de distinguer ce signal. Ce n’est qu’en voyant les hommes de la section de gauche de la compagnie Libéros se porter en avant que le capitaine donna l’ordre d’attaquer.
Les hommes sortirent de la tranchée, mais furent aussitôt accueillis par une fusillade très intense et par un violent tir d’artillerie ennemie prenant le boyau Desaix en enfilade et semblant venir du secteur Miette – Cholera et de la cote 108.
Les hommes de la compagnie Libéros rentraient dans le boyau ; ceux de la 2e Cie en firent autant. Sept d’entre eux furent blessés pendant ce mouvement.
Le capitaine Libéros dit avoir fait sonner la charge, mais rien ne fut entendu de moi, ni de mes hommes, étant donnée la violence des feux d’infanterie et d’artillerie.
A suivre : l’état des pertes occasionnées par cette attaque manquée et le témoignage de Roland Dorgelès qui, avec le 39e R.I., participa à cet engagement.

