Récit du sous-lieutenant Jean Desmaires, alors à la 1ère Cie et qui fut blessé ce jour-là :

« Notre bataillon marque un temps d’arrêt à la voie ferrée. Il est formé sur cinq vagues ; les 1ère et 2e vagues sont constituées des 1ère et 4e Cies accolées. Je suis en tête de ma compagnie : le capitaine de Visme est en avant de la 4e.

Avant l’attaque, plusieurs camarades avaient le pressentiment de leur mort. Le lieutenant Guigny s’écria :

- Adieu, les copains, dans deux minutes je serai tué...

Le sous-lieutenant Morin me serra la main en me disant : Adieu !

Moi-même avais le pressentiment que quelque chose de grave allait m'arriver...

L'heure d'attaque avait été donnée à 6 heures. Sur le plateau la lutte s'engage, très vive ; nous progressons, mais lentement. Dès que les mitrailleuses ouvrent le feu, le sous-lieutenant Guigny est tué, ainsi que les lieutenants Morin et Légal, puis c'est le tour du capitaine de Visme.

Nous n'avançons plus que par bonds ; le barrage d'artillerie ennemie est très violent ; l'adjudant Moutier reçoit quatre balles dans le ventre, il s'adosse à un tronc d'arbre et implore le ciel d'abréger ses souffrances. Il est exaucé, un obus le coupe en deux... Des hommes tombent. Nos pertes augmentent à chaque minute.

Nous avons progressé de plus de six cents mètres. Notre objectif est atteint par une ligne de morts...

Au cours de mon dernier bond, je reçois un formidable coup de bâton sur le casque. C’est une balle qui m'a frappé à la tête... je tombe dans une petite dépression et constate alors que mon casque est traversé. Je l'enlève, le sang coule en abondance. J'entoure ma tête de mon couvre-pied pour étancher le sang qui a taché déjà toute ma capote bleu horizon. Me voilà donc étendu sur le champ de bataille... dans le « no man's land » (le terrain à personne) mais qui est celui des morts... des mourants... et des blessés ; terrain que les brancardiers ne peuvent parcourir sans être tués. Toute la journée j'entends les cris déchirants des blessés : à boire... venez me chercher... j'ai soif... je vais mourir… ma petite Lily... maman...

Les  balles continuent à crépiter et les tireurs ennemis achèvent les blessés qui remuent. Malheur au blessé qui, la nuit, ne pourra revenir de lui-même dans nos lignes : il mourra après un ou deux jours d'une longue et cruelle agonie... »

In « Flambée de souvenirs », pp. 93-94

guigny

Sous-lieutenant Guigny