cerne

Ce fut ce jour-là que le sous-lieutenant André Cerné (né à Rouen) trouva la mort à 22 ans. Affecté à la C.M. 2, il suivit le 1er bataillon dans sa progression. Ce jeune officier devait être une personne attachante car j’ai retrouvé son souvenir dans plusieurs témoignages.

Albert Martin, alors médecin à l’ambulance 9/3, note dans son carnet de route :

« Aujourd’hui dimanche [2 avril 1916], j’ai eu le plaisir de voir quelques figures de Rouennais. Ce sont des soldats des régiments de Rouen qui viennent à leur tour relever les camarades de première ligne. Et d’abord, j’ai vu un des fils Cerné. ; il pourrait être médecin auxiliaire (ce qui ne lui vaudrait peut-être pas beaucoup plus de sécurité), mais il a voulu rester combattant. Il est sous-lieutenant au 74e et il a sur la poitrine la médaille militaire et la croix de guerre. Il était parti simple soldat et le voilà officier. J’ai admiré ce garçon, énergique, brave et plein d’entrain. Son père peut être fier de lui ; mais je comprends l’angoisse dans laquelle il doit se trouver. Son fils, en effet, ne craint rien ; il s’est battu d’admirable façon et c’est miracle qu’il soir encore vivant »

Oui, vivant ce 2 avril… mais tué le lendemain…

Le 14 avril : « […] J’apprends en effet que le petit Cerné aurait été tué. C’est abominable, et comme je plains de tout cœur son malheureux père. D’ici quelques jours, lorsque cette nouvelle sera plus officielle, j’écrirai à ce pauvre Cerné. Je lui dirai que j’ai été le dernier des Rouennais à voir son fils et à l’admirer ».

In « Souvenirs d’un chirurgien de la Grande Guerre », Bertout Editeur, 1996.

Georges Duhamel, affecté à cette même ambulance, consacre également quelques lignes à André Cerné dans son ouvrage « Les sept dernières plaies » (Mercure de France, 1928). Je vous invite à lire cet ouvrage remarquable. Aussi, je n’extrais que quelques lignes de ce portrait qui, au-delà de nous donner une image furtive du sous-lieutenant Cerné que Duhamel croisa aussi la veille de sa mort, brosse un trait juste de ce que fut l’état d’esprit de la grande majorité des combattants :

« […] Puis le sous-lieutenant Cerné parla. Il le fit bien simplement ; mais sa grande voix garde, au fond de ma mémoire, un accent solennel :

-          Oh ! dit-il, nous ne haïssons pas les Boches. Moi, je ne hais pas les Boches.

Silence de nouveau. Et l’enfant dit encore quelques mots :

-          Je sais, j’en ai tué… mais…

Il n’acheva pas. N’avions-nous pas tous compris ? Pour moi, je me sentais presque délivré de mon angoisse. La gravité de l’heure avait fait sortir de cette bouche la seule parole digne de rompre un tel silence. »


bibverlet


Enfin, Paul Verlet, combattant du 74e R.I. dédie son recueil de poésies de guerre par un long et douloureux texte rédigé en mémoire de son camarade André Cerné, et dont je détache ces deux strophes :

« Mon petit, mon héros aux gestes de fillette

Qui dors sous les troncs nus du bois de la Caillette

Forts du même idéal et de la même foi

Nous adorions la vie… et ces vers sont pour toi !

[…]

Mon vieux frère éventré, lambeau pur de souffrance,

Ceux de Verdun qui te couvraient d’un coin de France

Ont senti qu’ils muraient sous ce linceul obscur

Un sourire su ciel dans un manteau d’azur ! »

In « De la boue sous le ciel », Plon, 1919