03 avril 2006
3 avril 1916 - Nécropole de Bévaux

Plusieurs combattants du 74e R.I. tués lors des combats de la Caillette reposent dans la Nécropole de Bévaux, dont le capitaine Oster évoqué précédemment.


A noter que beaucoup de combattants du 74e, mais tombés en 1940, reposent aux côtés de ceux de 1916...
3 avril 1916 - La mort du sous-lieutenant Cerné

Ce fut ce jour-là que le sous-lieutenant André Cerné (né à Rouen) trouva la mort à 22 ans. Affecté à la C.M. 2, il suivit le 1er bataillon dans sa progression. Ce jeune officier devait être une personne attachante car j’ai retrouvé son souvenir dans plusieurs témoignages.
Albert Martin, alors médecin à l’ambulance 9/3, note dans son carnet de route :
« Aujourd’hui dimanche [2 avril 1916], j’ai eu le plaisir de voir quelques figures de Rouennais. Ce sont des soldats des régiments de Rouen qui viennent à leur tour relever les camarades de première ligne. Et d’abord, j’ai vu un des fils Cerné. ; il pourrait être médecin auxiliaire (ce qui ne lui vaudrait peut-être pas beaucoup plus de sécurité), mais il a voulu rester combattant. Il est sous-lieutenant au 74e et il a sur la poitrine la médaille militaire et la croix de guerre. Il était parti simple soldat et le voilà officier. J’ai admiré ce garçon, énergique, brave et plein d’entrain. Son père peut être fier de lui ; mais je comprends l’angoisse dans laquelle il doit se trouver. Son fils, en effet, ne craint rien ; il s’est battu d’admirable façon et c’est miracle qu’il soir encore vivant »
Oui, vivant ce 2 avril… mais tué le lendemain…
Le 14 avril : « […] J’apprends en effet que le petit Cerné aurait été tué. C’est abominable, et comme je plains de tout cœur son malheureux père. D’ici quelques jours, lorsque cette nouvelle sera plus officielle, j’écrirai à ce pauvre Cerné. Je lui dirai que j’ai été le dernier des Rouennais à voir son fils et à l’admirer ».
In « Souvenirs d’un chirurgien de la Grande Guerre », Bertout Editeur, 1996.
Georges Duhamel, affecté à cette même ambulance, consacre également quelques lignes à André Cerné dans son ouvrage « Les sept dernières plaies » (Mercure de France, 1928). Je vous invite à lire cet ouvrage remarquable. Aussi, je n’extrais que quelques lignes de ce portrait qui, au-delà de nous donner une image furtive du sous-lieutenant Cerné que Duhamel croisa aussi la veille de sa mort, brosse un trait juste de ce que fut l’état d’esprit de la grande majorité des combattants :
« […] Puis le sous-lieutenant Cerné parla. Il le fit bien simplement ; mais sa grande voix garde, au fond de ma mémoire, un accent solennel :
- Oh ! dit-il, nous ne haïssons pas les Boches. Moi, je ne hais pas les Boches.
Silence de nouveau. Et l’enfant dit encore quelques mots :
- Je sais, j’en ai tué… mais…
Il n’acheva pas. N’avions-nous pas tous compris ? Pour moi, je me sentais presque délivré de mon angoisse. La gravité de l’heure avait fait sortir de cette bouche la seule parole digne de rompre un tel silence. »

Enfin, Paul Verlet, combattant du 74e R.I. dédie son recueil de poésies de guerre par un long et douloureux texte rédigé en mémoire de son camarade André Cerné, et dont je détache ces deux strophes :
« Mon petit, mon héros aux gestes de fillette
Qui dors sous les troncs nus du bois de la Caillette
Forts du même idéal et de la même foi
Nous adorions la vie… et ces vers sont pour toi !
[…]
Mon vieux frère éventré, lambeau pur de souffrance,
Ceux de Verdun qui te couvraient d’un coin de France
Ont senti qu’ils muraient sous ce linceul obscur
Un sourire su ciel dans un manteau d’azur ! »
In « De la boue sous le ciel », Plon, 1919
3 avril 1916 - Témoignage - 02

Le 4 avril, voici justement ce que notait sur son carnet un brancardier du 74e R.I. :
[…] « Des blessés ? Mais il y en a deux cents dans les tranchées de tir ! On ne peut les apporter ici ; il n’y a même plus de place pour la liaison. Restez ici, et ce soir, vous irez les chercher en ligne. Mais qu’est-ce que vous espérez faire avec un brancard par compagnie ? »
Nous restons, écrasés de fatigue. »
Et le 6 :
« […] Un homme passe ; on lui demande où est le poste de secours des premières lignes. « Là… à droite… dans le fond ». Nous y arrivons ; des blessés sont là. Nous avons mis une demie-heure pour venir de la Redoute Blanche ; il faut plus d’une heure pour aller à la Grande Redoute. A quatre, Prévost, Dehais, Duclos et moi, nous pouvons transporter un blessé, trois dans la nuit si tout va bien. Il y en a, par terre, autour de nous, plus de vingt.
C’est une tâche impossible. Au hasard (on choisissait toujours les blessés les moins lourds […]), nous en prenons un. En route ! »
Ces quelques lignes en disent long sur les difficultés des équipes de brancardier et sur le destin tragique des combattant blessés… Je rappelle ici le message posté il y a quelques temps que j'avais consacré au brancardier Prévost évoqué plus haut, et qui fut tué au cours de ces combats : le brancardier Prévost.
In "Bulletin de l’Amicale des Anciens du 74e R.I."
3 avril 1916 - Témoignage - 01
Récit du sous-lieutenant Jean Desmaires, alors à la 1ère Cie et qui fut blessé ce jour-là :
« Notre bataillon marque un temps d’arrêt à la voie ferrée. Il est formé sur cinq vagues ; les 1ère et 2e vagues sont constituées des 1ère et 4e Cies accolées. Je suis en tête de ma compagnie : le capitaine de Visme est en avant de la 4e.
Avant l’attaque, plusieurs camarades avaient le pressentiment de leur mort. Le lieutenant Guigny s’écria :
- Adieu, les copains, dans deux minutes je serai tué...
Le sous-lieutenant Morin me serra la main en me disant : Adieu !
Moi-même avais le pressentiment que quelque chose de grave allait m'arriver...
L'heure d'attaque avait été donnée à 6 heures. Sur le plateau la lutte s'engage, très vive ; nous progressons, mais lentement. Dès que les mitrailleuses ouvrent le feu, le sous-lieutenant Guigny est tué, ainsi que les lieutenants Morin et Légal, puis c'est le tour du capitaine de Visme.
Nous n'avançons plus que par bonds ; le barrage d'artillerie ennemie est très violent ; l'adjudant Moutier reçoit quatre balles dans le ventre, il s'adosse à un tronc d'arbre et implore le ciel d'abréger ses souffrances. Il est exaucé, un obus le coupe en deux... Des hommes tombent. Nos pertes augmentent à chaque minute.
Nous avons progressé de plus de six cents mètres. Notre objectif est atteint par une ligne de morts...
Au cours de mon dernier bond, je reçois un formidable coup de bâton sur le casque. C’est une balle qui m'a frappé à la tête... je tombe dans une petite dépression et constate alors que mon casque est traversé. Je l'enlève, le sang coule en abondance. J'entoure ma tête de mon couvre-pied pour étancher le sang qui a taché déjà toute ma capote bleu horizon. Me voilà donc étendu sur le champ de bataille... dans le « no man's land » (le terrain à personne) mais qui est celui des morts... des mourants... et des blessés ; terrain que les brancardiers ne peuvent parcourir sans être tués. Toute la journée j'entends les cris déchirants des blessés : à boire... venez me chercher... j'ai soif... je vais mourir… ma petite Lily... maman...
Les balles continuent à crépiter et les tireurs ennemis achèvent les blessés qui remuent. Malheur au blessé qui, la nuit, ne pourra revenir de lui-même dans nos lignes : il mourra après un ou deux jours d'une longue et cruelle agonie... »
In « Flambée de souvenirs », pp. 93-94
Sous-lieutenant Guigny
3 avril 1916 - J.M.O.
Extrait du J.M.O. du 74e R.I.
« […] Au signal donné, les vagues partent à l’attaque dans un superbe élan.
A peine arrivées sur la crête aux vues de l’ennemi, elles sont prises à partie par le canon, par des feux d’infanterie et par des mitrailleuses. Malgré tous ces obstacles, la progression continue. Vers 8 heures, la première vague du bataillon de gauche atteint la tranchée des Chasseurs occupée par quelques fractions ennemies qui se retirent vers Douaumont par le ravin de la Caillette.
A droite, la progression est plus lente ; la 6e Cie atteint la tranchée Baur et se met en liaison avec la 279e R.I. dans la tranchée d’Hauteville. Les autres compagnies, dans la tranchée Poujal.
Le bombardement est intense et continu pendant toute la journée.
A gauche, le 1er bataillon se cramponne à la tranchée des Chasseurs que le bombardement a, pour ainsi dire, nivelée. Il éprouve de grosses pertes. Le chef de bataillon est tué [commandant Chambouillat] , le capitaine adjudant-major blessé [capitaine Oster ; il décèdera le 5 avril de ses blessures].
A droite, la progression continue à la grenade dans la tranchée Baur et atteint le boyau Goudot.
Le 3 au soir, le 3e bataillon et la C.M. de Brigade n °1 sont remis à la disposition du lieutenant-colonel commandant le 74e R.I. et viennent se placer en arrière de la voie ferrée, dans le ravin qui longe la lisière sud du bois de la Caillette. Une compagnie et deux sections de mitrailleuses sont chargées de la surveillance de ce ravin et doivent le battre au besoin de leurs feux. »
La trouée était fermée.
Au soir de cette journée, le secteur passe sous le commandement de la 5e D.I. et du général Mangin.
Les pertes pour cette première journée de combat sont déjà très lourdes, avec plus de 300 hommes mis hors de combat.
3 avril 1916 - En position !
Le régiment ne sera pas en place à l’heure prescrite et ce n’est que vers 6 heures que les troupes d’assaut, harassées par des heures de marche, seront finalement en position et pourront découvrir le champ de bataille de Verdun ; la contre-attaque est aussitôt déclenchée, mais sans qu’aucune reconnaissance du terrain n’ait pu se faire préalablement...
Positionnement des bataillons du régiment à 6 heures du matin, ce 3 avril :
- 1er bataillon (commandant Chambouillat) et C.M. 2 : au sud de la voie ferrée et à l’ouest du ravin de la Caillette.
- 2e bataillon (commandant Aubry) et C.M. 1: au sud de la voie ferrée et à l’est du ravin de la Caillette.
- 3e bataillon (commandant Lefèbvre-Dibon) et C.M. de Brigade n °1 : mis à la disposition du lieutenant-colonel Guéry, commandant le 274e R.I. aux tranchées du bois L’Hôpital.
Objectifs des deux bataillons d’attaque :
- 1er bataillon : nord de la tranchée de Douaumont
- 2e bataillon : tranchées Baur, d’Hauteville et Gouy

02 avril 2006
Verdun !
Depuis le 21 février 1916, les combats autour de Verdun font rage. Les unités françaises se succèdent sans relâche et jusqu’à épuisement afin de barrer la route aux allemands. Dans cette noria d’unités, le 74e R.I. va prendre sa place.
Le 2 avril 1916, le régiment, alors en cantonnement à Villotte et Lisle-en-Barrois, est embarqué en camions à 7 heures et, empruntant la route qui restera dans l’histoire « La Voie Sacrée », débarque vers 11 h. 30 à Baleycourt.
En effet, ce jour, sur le front tenu sous Douaumont par la 70e D.I. une brèche est ouverte, et le 3e C.A. est alors appelé pour la colmater. Le 74e R.I. est aussitôt mis à la disposition de la 70e D.I. Mais avant de pouvoir gagner les premières lignes à pieds, le chemin est dur : plus de 18 km dont une bonne partie se fera de nuit et sous le bombardement allemand. Sur le chemin, les troupes d’assaut s’approvisionnent en munitions et matériel au fort de Souville. La contre-attaque est prévue pour 4 h. 30, le 3 avril…

