Beaucoup parmi ces aveyronnais sont tombés en Artois...

ecoivres

 

Ils sont arrivés au 74e R.I. le 12 juin 1915, en pleine bouillie d’Artois…

 

–   Les voilà !

 

Le premier déboule avec son « goitre volumineux »… deux autres suivent… ils crachent leur « bronchite chronique »… Un quatrième, « anémique et de constitution débile », leur emboîte le pas… Plusieurs parmi le groupe traînent simplement une « faiblesse générale », mais ils se la traînent vraiment… Un peu à l’écart, c’est Joseph… lui, il arrive avec son « infantilisme » et ricane bêtement avec Julien, l’autre « idiot » de la bande… Loin derrière s’en profilent deux autres encore : un se trimballe une « tumeur volumineuse au cou » et l’autre s’étouffe dans ses « troubles cardiaques »… Auguste, lui, il ne sait pas trop ce qu’il fait là… ça se comprend… « faiblesse de corps et d’esprit » qu’il a… Et puis il y a aussi Amans et son « bégaiement », Saturnin et son « insuffisance de poids », Jean et son « imminence bacillaire », Antoine et ses « varices remontantes », et l’autre Jean encore et son « inaptitude physique »… un autre Auguste tout piqueté d’un « eczéma chronique du cou »… Julien avec sa « tuberculose pulmonaire »… et tous ceux qu’on ne connaît pas… les autres…

 

Il fallait recompléter le régiment et donc, ce jour-là, environ 1200 hommes sont affectés au 74e, dont 300 en provenance des 13e et 16e Régions militaires. Le défilé de bras cassés auquel nous venons d’assister compte parmi ceux qui ont été prélevés dans la 16e Région militaire. Plus précisément encore, ils dépendent du bureau de recrutement de Rodez, situé en Aveyron. Ce sont donc quelques aveyronnais qui arrivent ainsi, au milieu des normands et des parisiens... Si, à cette date, le bassin de recrutement traditionnel du 74e R.I. fournit encore la grande majorité des hommes qui lui sont versés en renfort, les pertes sont si importantes qu’il faut faire feu de tout bois et aller chercher des hommes un peu ailleurs… et donc, pourquoi pas en Aveyron !

 

J’avais remarqué, dans la liste des tués du régiment, ce petit contingent d’aveyronnais. Une trentaine de tués de l’Aveyron au 7-4 laissait supposer l’arrivée d’un contingent respectable… Cela ne m’avait pas tracassé outre mesure, puisque ça s’expliquait… Les renforts, tout ça… Toutefois, la mise en ligne des feuillets matricules m’a poussé à y regarder de plus près, encouragé en cela par Jean-Claude P. qui effectuait ce genre de recherches sur « son » régiment, le 97e R.I. J’ai donc pris ma petite liste d’aveyronnais repérés dans les rangs du 74e R.I. – la plupart tués au cours de la guerre – et j’ai cherché leurs feuillets matricules… et je n’ai pas été déçu…

 

Sur les 28 recensés, seuls trois ont un parcours classique que rien ne vient distinguer : d’origine aveyronnaise, ils sont nés à Paris ou y résidaient – genre garçons de café. A la mobilisation, ils sont appelés à rejoindre les rangs du 74e R.I., puis la guerre et toute la suite… classique.

 

Ce n’est pas la même chose concernant les 25 autres… De constitution fragile, malades ou psychologiquement défaillants, ils ont tous en commun d’être passés, ou repassés, dans les premiers temps de la guerre, devant une commission de réforme chargée de désencombrer les dépôts, mais aussi de faire les « fonds de tiroirs » parmi tout un petit peuple laissé sur le bas-côté de la grande boucherie : ainsi, beaucoup de ceux que leur état de santé, au temps de leur service militaire, avait faits exempter, réformer (n° 2) ou classer dans le service auxiliaire, ont été ce coup-ci jugés « bons pour le service armé » …

 

Et voilà comment ce petit peloton de 25 hommes (plus tous les autres «chétifs » qui les accompagnaient et que je n’ai pas encore identifiés), animés certainement du plus grand courage mais tout de même bien fragiles, s’est retrouvé dans la cour d’une caserne à apprendre le métier de soldat… Je ne sais pas ce qu’ils ont appris, mais ils ont dû le faire vite : pour la plupart, incorporés en février 1915, ils furent envoyés sur le front quatre mois plus tard : le 12 juin 1915, ils étaient donc versés au 74e, en Artois. Les braves gars d’Aveyron allaient dérouiller…

 

11 furent tués dans les trois mois qui suivirent (dont trois dès le mois suivant) ; 12 autres, tués à Verdun en avril et mai 1916, tinrent un an, à peine. Un ne sera tué qu’en octobre 1918 ; deux s’en sortir… Bien sûr, ces chiffres sont à relativiser dans la mesure où je ne connais pas le nombre total d’aveyronnais s’inscrivant dans le même parcours… mais ils ne devaient pas être des masses… 300 provenant des 13e et 16e Régions militaires… donc pour faire simple, peut-être 150 de la 16e région… peut-être 50… 100 tout au plus du recrutement de Rodez… ? Je pense que cet échantillon d’une petite trentaine permet d’illustrer assez nettement un aspect bien réel et bien triste de ce conflit…

 

A tort ou à raison – ce n’est pas mon propos –, on a souvent parlé de chair à canon à propos des soldats issus des colonies françaises envoyés contre les barbelés allemands… Ces aveyronnais que l’on a repêchés au fin fond de leur faiblesse pour en faire de bien déglingués soldats destinés à combler les vides, ce n’était pas forcément autre chose…   Et l’on peu avancer, sans trop craindre de se tromper, que ce ratissage des plus faibles fut pratiqué sur tout le territoire… Dans quel(s) régiment(s) ont été versées les « petites natures » de Paris ou de Normandie ?

 

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Sources