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21 octobre 1918, la guerre tire à sa fin... Le 74e R.I. avance en Belgique, poursuivant un ennemi qui lui oppose toujours une résistance acharnée.
A 4 h. 30, un obus toxique, passant par le soupirail, frappe de plein fouet le P.C. du 2e bataillon installé dans la cave d'une maison proche de l'église de Gotthem.

Parmi les nombreux hommes et officiers tués ou blessés par cet obus, il y a aujourd'hui 89 ans, je souhaiterais évoquer la mémoire du capitaine Raffenne. Un de ses lointains parents, Dominique C., m'a dernièrement transmis quelques documents le concernant, dont la photo ci-dessus.

Paul, Xavier, Raffenne, né 1884, avait entamé sa carrière militaire comme soldat au 27e R.I. en mai 1902. Après être passé par l'Ecole Militaire d'Infanterie et nommé officier, il fut affecté à divers régiments d'infanterie avant de s'orienter vers l'aéronautique (fin 1911). C'est dans l'aérostation qu'il continua à servir l'armée, versé successivement aux 1er et 2e Groupes d'Aérostation, et passant son brevet de pilote de dirigeable.

C'est dans cette arme qu'il passa les premières années de la guerre et qu'il fut nommé capitaine. En août 1917, il reviendra vers l'infanterie pour être affecté, le 8 décembre 1917, au 74e R.I. Moins d'un an après, il devait trouver la mort dans les circonstances brièvement exposées plus haut alors qu'il occupait les fonction de capitaine adjudant-major du 2e bataillon. Il avait déjà été blessé, le 22 juillet 1918, au cours des combats de l'Ourcq.

Je voudrais maintenant détailler un peu les circonstances de sa mort, m'appuyant sur divers témoignages remplaçant avantageusement le J.M.O. bien trop laconique sur ce drame et même sa citation encore en-dessous du courage qu'il manifesta au seuil de la mort ; le capitaine Raffenne fit, ce jour-là, bien plus que son devoir :

"A 4 h. 30, un obus toxique de gros calibre éclate sur le P.C. du 2e bataillon, tue le capitaine CARRE, blesse grièvement le capitaine RAFFENNE, le lieutenant SABATHE, et met hors de combat une partie de la liaison du bataillon." (J.M.O.)

Voici ce que rapporte le mitrailleur Legentil, de la C.M. 2 :

"N’ayant pas reçu les munitions demandées, ni revu mon agent de liaison, je commence à être inquiet sur son sort… Mais il arrive vers 4 h. 30 et m’annonce une bien triste nouvelle : tout l’Etat-major du bataillon a été gazé et n’est plus. Le P.C. du bataillon était installé dans une cave en bordure de rue, près de l’église de Gothem. Pendant la contre-attaque, le village ayant été bombardé par obus explosifs et à gaz, l’un de ceux-ci est entré par le soupirail et a éclaté dans la cave ! Plusieurs de ses occupants ont été tués et tous les autres, dans l’obscurité et le désarroi qui ont suivi, ont été mortellement intoxiqués. Un quart d’heure plus tard, la funèbre liste d’établissait ainsi : notre chef de bataillon, le lieutenant SABATHE, commandant la C.M. 2, trois fourriers des compagnies, des agents de liaison, téléphoniste, signaleurs, le médecin aide-major avec un infirmier et des brancardiers ; en tout : 24 morts ! Seul le capitaine RAFFENNE, capitaine adjudant-major, qui se trouvait dans l’escalier près de la sortie, avait absorbé moins de gaz et aurait sans doute pu être sauvé s’il avait été évacué immédiatement. Mais, sans même chercher un masque, il a tenu à réorganiser le commandement du bataillon – désignation d’un commandant de compagnie pour commander le bataillon, d’une officier de la C.M. 3 pour commander la C.M. 2, faire venir d’autres agents de liaison – et donner des ordres pendant près d’une heure… C’est alors seulement, qu’épuisé, crachant le sang, étouffant, il a suivi DELAUNAY vers le poste de secours du régiment. Mais, 500 mètres avant d’y arriver, il est tombé, presque sans connaissance, et lorsque les brancardiers, prévenus par DELAUNAY, sont arrivés, il était près d’expirer ! Cette terrible nouvelle nous afflige profondément. Ces trois officiers, ainsi que le major, étaient estimés de tous, et tous les autres ainsi décimés par un seul obus et dans de telles circonstances…"

Et ces quelques lignes du sous-lieutenat Havage, de la 5e Cie :

"Mais ils ne furent pas les seules victimes dans ce site sur lequel les boches s’acharnaient. Le capitaine CARRE, commandant le bataillon, avait établi son P.C. dans la cave d’une maison voisine, où il logeait avec le capitaine RAFFENNE, son adjoint. Un obus à gaz vient éclater dans cette cave après avoir traversé un soupirail.

N’ayant pas assisté à ce triste épisode, car j’étais parti la veille en permission parce que c’était mon tour, je n’en ai connu les détail qu’à Rouen quand je fus démobilisé. Je rencontrai dans la  cour de la caserne un sergent fourrier que j’avais connu au front, et c’est lui qui me raconta cette navrante affaire.

Quand l’obus a pénétré dans la cave, la capitaine CARRE se reposait sur son lit de camp. Il fut blessé et mourut presque aussitôt asphyxié. Le capitaine RAFFENNE, le sergent-fourrier (dont je ne me rappelle pas le nom) et les autres hommes de liaison eurent le temps de sortir de la cave, mais ils avaient été très touchés par les gaz. Quand ce fut possible, une ambulance vient les chercher. Quatre hommes, dont le fourrier, furent allongés dans la voiture ; trois moururent en cours de route. Le capitaine RAFFENNE, qui avait voulu laisser les brancards aux hommes, s’était assis près du conducteur. Au cours du voyage vers l’arrière, le capitaine se sentit si mal qu’il descendit, et dut s’asseoir sur un talus où il mourut quelques minutes après. Quelle perte ! C’était un grand et fort gaillard, à la face aimable et souriante, ancien élève de l’école des Andelys, soldat dans l’âme, officier de valeur, aimé et estimé de tous.

Quant au capitaine CARRE, il était arrivé au régiment depuis quelques semaines. Il venait des chasseurs où il s’était distingué et avait déjà gagné la sympathie de tous, officiers et soldats.

Nous avions remporté un beau succès au cours de cette progression jusqu’à la Lys, mais il nous avait coûté bien cher !"

Le capitaine Raffenne repose aujourd'hui dans le carré militaire du cimetière de Thielt, et je remercie Annie pour la photo de sa tombe qu'elle a bien voulu me transmettre.

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Pour terminer, voici sa dernière citation à l'ordre de l'Armée :

"Capitaine adjudant-major hors ligne qui n'a jamais cessé d'être un auxiliaire précieux pour son chef de bataillon. Blessé très grièvement le 21 octobre 1918 par l'obus qui venait de tuer son chef de bataillon et toute la liaison, a pris avec le plus grand calme les dispositions pour réorganiser le service, a dicté un compte-rendu qu'il a adressé au chef de corps et ne s'est laissé évacué qu'après avoir passé le commandement à l'officier le plus ancien, faisant preuve d'un magnifique oubli de soi-même et du plus pur esprit de sacrifice. A succombé quelques instants après alors qu'on le transportait au poste de secours central."

Que la mémoire de ses camarades de combats du petit état-major du 2e bataillon, tués ou blessés ce même jours, soit également rappelée par ce bref hommage.