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Les Archives Départementales de la Seine-Maritime ont, à l’occasion du Centenaire de la Grande Guerre qui se profile, mis en ligne une série de documents dont le très intéressant cliché ci-dessus. Nous avons pensé, Valérie, Isabelle, Arnaud, Xavier (cliquer sur chacun de ces prénoms pour accéder aux pages concernées) et moi-même, qu’il pourrait être profitable de tenter une étude collaborative de cette photographie. Ainsi, chacun, en fonction de ses connaissances et du champ de ses recherches personnelles, questionnera le document sous un angle qui lui sera propre, offrant un commentaire singulier que viendront compléter les trois autres analyses.

 

La légende proposée par les Archives Départementales nous apprend qu’il s’agit d’un cliché pris par un photographe amateur, Louis Chesneau[1], qui nous montre le « départ de la classe 1914 pour le front [le] 22 novembre 1914 », ajoutant qu’il s’agit « d’une troupe rouennaise. »

 

La première fois que j’ai vu cette photographie – outre que les clichés concernant la classe 1914 ne sont pas si courants et sont donc, par essence, intéressants – je notais la présence de deux officiers du 74e R.I. au centre du groupe. Ce détail ne pouvait qu’attiser ma curiosité. Troupe rouennaise… 74e R.I. … ça collait très exactement avec mes centres d’intérêt ! Cependant, en y regardant de plus près, je m’aperçus que, hormis l’adjudant ou le sous-lieutenant à l’extrême gauche du groupe, la plupart de ces soldats portait l’écusson du 119e R.I. Donc, encadrement du 74e R.I., mais hommes du 119e R.I. essentiellement[2].

 

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La légende nous indique qu’il s’agit du départ pour le front de jeunes soldats de la classe 1914. Et en effet, divers éléments viennent confirmer l’imminence d’un départ. La photo a très certainement été prise au moment même où ces soldats allaient quitter Rouen : les effets semblent neufs, le paquetage est complet ; de petits drapeaux ont été fichés dans le canon des fusils Lebel. Un prêtre est là, venu certainement encourager de ses services ceux qui partent pour le front et ses dangers. Quant aux officiers du 74e R.I., qu’à ce jour je n’ai pu identifier, rien ne permet de préciser leur fonction : sont-ils simplement venu saluer, au moment de leur départ, les jeunes soldats qu’ils ont formés depuis le mois de septembre ? Vont-ils les accompagner sur le front ? Et dans ce cas, leurs feuilles de route les destinent-ils à rester sur le front ou bien à revenir au dépôt une fois le renfort arrivé à destination ? Rien, me semble-t-il, ne permet de trancher.

 

Il est d’ailleurs temps de se poser la question de la destination de ces hommes. La majorité des écussons (certainement cousus récemment) indique une affectation au 119e R.I. Le bon sens plaide donc pour que ce renfort, instruit et formé par le 74e R.I., soit finalement destiné au 119e R.I. Et un coup d’œil au J.M.O. de cette unité nous apprend effectivement qu’un « renfort de 392 hommes, venant du 74e R.I., plus deux officiers » a été réceptionné le 26 novembre 1914 par le régiment. Ce sont bien de ces hommes dont il s’agit, et le J.M.O. précise également que les deux officiers sont des sous-lieutenants, ce qui disqualifie à priori les deux lieutenants présents sur la photo.

 

On notera aussi que sur la photo, ne pose qu’une trentaine d’hommes sur les 392 qui forment le renfort annoncé. Aussi, on peut légitimement supposer que d’autres clichés, semblables à celui-ci, et permettant de fixer sur la pellicule l’ensemble des sections qui composèrent le renfort[3], ont été pris par Louis Chesneau au moment du départ, et on peut espérer qu’ils ont été conservés... Aussi, les deux sous-lieutenants affectés au 119e R.I. sont-ils peut-être sur un de ces hypothétiques clichés…

 

Nous savons qui a pris la photo, nous savons quand elle a été prise et qui sont les hommes photographiés ; nous connaissons, à défaut de leur destin, au moins leur destination. Pour clore cette petite étude il est légitime de se demander où ont été photographiés ces hommes. De prime abord, on ne pense presque pas à se poser la question tant la réponse semble évidente : il s’agit de soldats, à Rouen, se préparant à partir pour le front : nous sommes donc au moment du départ dans une caserne rouennaise. Cependant, rien n’est moins sûr : la photo a tout autant pu être prise à proximité de la gare de départ ou encore dans une annexe au dépôt commun des 74e, 274e R.I. et 22e R.I.T. de Rouen.

 

Pour le cas où la photo aurait été prise dans la caserne du 74e R.I., pour qui connaît un peu le régiment et la caserne Pélissier où il tenait garnison à cette époque, l’identification des lieux devrait à priori se faire sans grande difficulté… Malheureusement, le cadre de la photographie est assez resserré et nous disposons donc de peu d’éléments d’identification dans le champ de vision offert. Néanmoins  les lieux, même s’ils ne sont que très brièvement suggérés par de minces repères (type de constructions, présence de motifs en briques rouges, physionomie du mur d’enceinte etc.) me semblent familiers. J’ai vraiment le sentiment que nous sommes bien dans la caserne Pélissier. De tout évidence les immeubles en arrière-plan ne sont pas des bâtiments militaires, et nous serions donc dans l’enceinte même de la caserne. Mais les petites constructions situées juste derrière les hommes ne sont pas forcément parlantes. Sur quelques photos, je retrouve des éléments très approchants mais la ressemblance n’est pas déterminante.

 

J’ai des photographies montrant de nombreux aspects de la caserne Pélissier, prises à des époques et sous des angles différents. Et même trop peut-être car il m’aura fallu tout de même un peu de temps pour fouiller et scruter ces documents et pour, surtout, trouver le cliché qui allait me permettre de situer définitivement cette photo – ce qui arriva avec un cliché daté de 1902, pris presque sous le même angle que notre photographie, mais d’un point beaucoup plus éloigné qui nous permet de resituer le maigre décors proposé par la photographie de Louis Chesneau dans un plus vaste ensemble bien plus parlant… qui n’est autre que la caserne Pélissier.

 

A gauche, la photo de L. Chesneau, en regard de laquelle j’ai mis un détail du cliché de 1902 : on y retrouve tous les éléments présents sur la photo de novembre 1914 : les différentes habitations civiles en arrière plan, le mur d’enceinte et les petites constructions (appentis-séchoir, maisonnette) qui y sont adossées, et même le réverbère fixé à l’extrémité du corps de garde.

 

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Nous sommes dans l’angle nord-est de la caserne. En reprenant le cliché de 1902 dans son intégralité, nous découvrons l’environnement du cliché de novembre 1914 : une grande partie du corps de garde, le grand bâtiment de casernement formant l’aile gauche de la caserne, la place d’armes, etc. Dans la foulée, j’ai trouvé un autre cliché, datant de 1913, qui montre que ce n’est pas la première fois que les soldats se faisaient photographier en cet endroit de la caserne :

 

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Aujourd’hui, de la caserne, détruite dans les années 1970, il ne reste rien. Aux alentours, seul subsiste l’immeuble qui fait angle entre la Rue du 74e R.I. (ex-Rue Bonne Nouvelle) et celle de l’Amiral Cécille et que l’on distingue bien sur la photographie de Louis Chesneau et sur les autres clichés proposés ci-dessus. Au pied de cet immeuble, un bistro… Ce débit de boisson était-il déjà là en 1914 ? Les jeunes hommes photographiés par Louis Chesneau y levèrent-ils leur verre à la victoire dans le petit matin blanc du 22 novembre 1914 ? Leur dernier verre ?

  

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Pour finir et pour situer la scène, voici un croquis de la caserne Pélissier réalisé il y a quelques temps à main levée, sans mesure, ne me basant que sur de vieilles photos prises au sol. J’ai fait figurer :

 

-          Par un point vert : l’endroit où se tenait Louis Chesneau, le photographe ;

-          Par trois points rouges : la place occupée par le groupe de soldats ;

-        Par un point bleu : l’immeuble, toujours existant de nos jours et au pied duquel se situe Le Bistro, marquant l’angle des rues du 74e R.I. et de l’Amiral Cécille.

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[1] Pour en savoir plus sur Louis Chesneau, voir : http://www.normandie-impressionniste.fr/node/259

[2] Il me semble également deviner un homme portant un képi du 5e R.I. dans le fond, à gauche

[3] Pour être complet sur la nature de ce renfort, il faut préciser que le 26 novembre 1914, soit le jour où le 119e R.I. recevait ces 392 hommes en provenance du dépôt du 74e R.I., le 74e R.I., très proche du 119e sur la ligne de front alors fixée le long de la Route 44 au nord de Reims, recevait lui-même, et de la même provenance, un renfort de 40 hommes et de 15 sous-officiers. Il est fort probable que ce renfort soit parti le même jour de Rouen que celui que nous étudions, mais que les cols et képis de ces hommes portaient le n° 74. Un cliché de ce groupe, dans la suite de celui que nous étudions, existe peut-être…